TECHNIQUE DU PEUPLE ANNAMITE – Partie 3: À LA RECHERCHE DE L’AUTEUR

NGUYỄN MẠNH HÙNG

3.1 QUI EST HENRI OGER? (1885 – 1936)

      3.1.1  L’intervention française

     a. De nos jours , le peuple vietnamien ne voit plus l’ombre d’un seul colonialiste française dans son pays . On ne les connaýt plus qu’à travers les livres d’histoire, les Bulletinss de l’École Française d’Extrême-Orient , ceux de la Société des Études indochinoises, ceux des Amis du vieux Huế et les publications de l’Institut indochinois pour l’étude de l’homme… ainsi qu’à travers les ouvrages de recherche qu’ont laissés les Français sur la vie matérielle et spirituelle du peuple vietnamien . Parmi ces ouvrages, il y en a qui, non seulement confirment à travers de nombreuses pages d’études la présence d’érudits français sur le sol vietnamien pendant près d’un siècle, mais encore celle des prêtres catholiques durant plusieurs siècles. L’une de ces études porte sur la “Mission des Jésuites au Tonkin (*) et les grands progrès accomplis par l’évangélisation dans la conversion des paðens à la religion catholique de 1627 à 1646″ .

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(*) Région dominée par le Seigneur Trịnh et s’étendant du col de Ngang jusqu’au Nord.

     b. Non seulement ces missionnaires ont posé les pieds sur les plaines côtières de l’Annam ou sont allés jusqu’au Tonkin, mais ils se sont aussi enfoncés dans les forêts et les montagnes, tel le Père Savina qui étudiait les ethnies minoritaires du Việt Bắc et du Hoa Nam, tel le Père Cadière qui, outre ses recherches sociologiques, linguistiques et celles sur la littérature folklorique des Kinh, a aussi entrepris des études historiques sur le peuple Cham, et tel le Père Dourisboure qui pénétrait dans les Hauts-Plateaux du Sud pour y entreprendre des études ethnologiques . Il y a aussi le Père Alexandre de Rhodes qui eut le mérite de compiler les résultats de toutes les recherches antérieures pour rédiger un dictionnaire Vietnamien-Portugais-Latin (Dictionarium Annamiticum, Lusitenum et Latinum – Roma 1651).

     c. Mais en ce temps-là, il n’y avait pas au Vietnam que des prêtres, des évêques et des érudits; il y avait aussi des marchands. Quoique très occupés par leurs affaires, ils étaient présents au Tonkin pour écrire des rapports – comme dans le cas de Tavernier – ou simplement pour décrire la région comme l’a fait l’Anglais Samuel Baron. Ils s’intéressaient aussi beaucoup à la situation politique et sociale, aux us et coutumes, à la géographie, à l’histoire et à la langue des régions où ils mettaient les pieds.

     d. En particulier, il y avait des hauts-fonctionnaires français qui ne consacraient pas tout leur temps à l’administration, mais en réservaient beaucoup à observer et à étudier , tel Sabatier qui s’intéressait aux lois coutumières et aux sagas de l’ethnie Êđê, tel Landes qui concentrait son attention sur les récits folkloriques et sur la langue et la civilisation vietnamiennes, tel Cordier qui, tout en étant agent des Douanes, faisait de l’interprétation pour le Département de Justice de l’Indochine et enseignait le vietnamien et le chinois aux fonctionnaires français . Quant au capitaine-aviateur Cesbron, il élevait jusqu’au septième ciel les vieilles légendes vietnamiennes.

     e. Il y a aussi le Commissaire de police Bajot qui prit la peine de traduire en français le grand poème Lục Vân Tiên de Đồ Chiểu en soignant chaque mot, chaque phrase . De tels Français, il y en avait beaucoup! Parmi eux, certains sont célèbres, tel Dumoutier – archéologue et orientaliste – invité au Vietnam comme traducteur par le Gouverneur général, tel  Maurice Durand , très connu grâce à son ouvrage intitulé “L’imagerie populaire vietnamienne”, tel Pierre Huard qui laissa son nom à la postérité grâce à l’ouvrage “Connaissance du Vietnam”. Plus récemment, il faut citer Philippe Langlet, DES en Histoire, qui enseignait à l’ex-Faculté des Lettres de Saigon et qui traduisit en 1970 le Khâm Định Việt Sử Thông Giám Cương Mục (Histoire du Vietnam autorisée par le Roi) en tant que thèse de doctorat du 3e cycle. De nos jours ,  il ne reste plus beaucoup de membres de cette génération.

     Ils ont cédé la place à des orientalistes soviétiques, japonais, américains… Selon le point de vue de recherche propre à chacun, qu’il soit matérialiste ou idéaliste, dialectique ou métaphysique… la vietnamologie s’étend devant leurs yeux avec toujours de nouveaux éléments.

     f. Cependant à travers les documents qui nous sont restés , nous ne voyons citer nulle part le nom de Henri Oger , excepté dans un seul article de Pierre Huard publié dans les pages 215 – 217 du Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient (1970) et intitulé “Le pionnier de la technologie vietnamienne” (1) (image 72) . Le contenu de cet article peut nous éclairer plus ou moins sur ce Français .
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(1) Pierre Huard  – Le pionnier de la technologie vietnamienne – Henri Oger (1885 – 1936?)   B.E.F.E.O –T.L VII 1970, pages 215, 217.

Image 72: Article de PIERRE HUARD:
“Le pionnier de la technologie vietnamienne”

     3.1.2 La vie de Henri Oger

 “Un inconnu – un malheureux destin oublié depuis près d’un siècle” . Oger est-il vraiment le pionnier de la technologie vietnamienne? Nous le saurons à travers l’article de Pierre Huard.

     a. Henri Joseph Oger (1885 – 1936?) est né à Montrevault (Maine et Loire) le 31 octobre 1885. Il a obtenu le Baccalauréat (série Latin-Grec-Philosophie) avec la mention Assez Bien en 1905, puis est entré à l’École supérieure des Études pratiques (section 4).

     Oger fut le disciple de MM Silvain Lévi, Louis Finot et d’autres professeurs de l’Institut  français à l’École supérieure des Études pratiques de l’Université Sorbonne (Paris). En 1907, Oger demanda au Ministère des Colonies de pouvoir faire ses deux ans de service militaire au Tonkin (1908 – 1909) . Sa requête fut satisfaite . (Henri Oger avait alors 23 ans seulement) .  Oger poursuivit ensuite sur place des études à l’École des Colonies (1909) d’où il sortit, classé 4e/26 . Il continua et acheva ensuite des études en “linguistique vietnamienne” , et en caractères chinois.

     Le 3 juin 1914 , Oger rentra en France et fut démobilisé pendant un an. Le 17 juin 1915, il fut de nouveau mobilisé. Malgré les recommandations de certains sénateurs, Oger ne put pas servir en France, mais dut revenir au Vietnam.

     Comme il travaillait trop, Oger fut plusieurs fois hospitalisé pour surmenage et fut rapatrié le 18 juin 1919, puis prit sa retraite le 18 octobre 1920. Poursuivant ses recherches sur la période qui suit, Huard apprit qu’on a vu Oger en Espagne aux environs de février 1932, puis on perdit sa trace à partir de 1936.

     Personne ne sait quand Oger s’est marié, mais ce dont on est sur, c’est que le couple n’a pas eu d’enfant . A partir de 1952, la veuve de Henri Oger vivait au  32, Boulevard de la Libération , Chantilly, et mourut le 28 décembre 1954.

     b. Ce qui précède est tout ce que Pierre Huard a pu découvrir sur la vie de Henri Oger. Ce qu’on connaýt le plus de lui, ce sont ses activités scientifiques. Plus tard, Oger sera reconnu comme un savant, un érudit qui a su se servir de la voie militaire et administrative dans l’appareil gouvernemental français pour satisfaire sa curiosité infinie, pour pénétrer profondément dans le domaine des recherches linguistiques et littéraires.

     Oger travaillait comme un fou. Il songea à créer en Indochine un organisme de recherches linguistiques et idiomatiques semblable à celui créé par les Anglais en Inde.

     Mais les projets  conçus et amorcés par Oger ne furent pas poursuivis jusqu’à terme. N’est-ce pas à cause des infortunes de sa vie, de la maladie et des mauvais traitements qu’on lui faisait subir que Henri Oger a abandonné à mi-chemin ses travaux de recherche?

 3.1.3 Que voulaient-ils?

     a. Depuis qu’ils ont mis les pieds au Vietnam, les érudits français ont entrepris des recherches scientifiques vastement organisées , dotées de moyens adéquats , et ont bénéficié de l’aide du gouvernement colonial, mais surtout, sont inspirées par l’amour de l’exotisme , aussi ces érudits ont-ils fait des études profondes sur des aspects qui étaient si familiers aux lettrés vietnamiens qu’ils les ont laissés de côté ou ne songeaient pas à les étudier. Grâce aux documents laissés par les chercheurs français, les générations postérieures pourront compléter de façon objective la documentation que leurs aieux ont pu rassembler.

     b. Mais l’aide fournie par les autorités coloniales était-elle tout à fait désintéressée avec comme but de servir la science? Ces autorités obligeaient les chercheurs à leur fournir des documents pour servir leur objectif de domination . Peut-être est-ce pour cela que certains érudits font preuve parfois de manque de réflexion objective dans leurs études au sujet des Vietnamiens?

     Tout d’abord,  la méthode qu’ils ont adoptée n’a-t-elle pas épousé le point de vue de l’intelligentzia occidentale à une époque où le colonialisme était à son apogée? On étudie un peuple, non pour chercher à s’en rapprocher mais pour le dominer.

“Pour bien gouverner les peuples colonisés, il faut tout d’abord comprendre comment est ce peuple”.

     Cette parole du Gouverneur général Doumer est une véritable directive. Mais pour comprendre à fond un peuple, il faut pouvoir expliquer l’origine historique des rites, des us et coutumes de ce peuple, or la fonction de l’ethnographie occidentale ne consiste-t-il pas principalement qu’à montrer le sens concret et le rôle fonctionnel de ces rites et coutumes dans la société, et ce, dans un but précis? (1)

     c. De plus, dans sa méthode de compilation et d’examen , souvent la tendance de l’ethnographie occidentale n’est-elle pas de s’intéresser aux phénomènes superficiels recouvrant comme une pellicule les us et coutumes des peuples et d’en relever les aspects curieux qui satisfont le “gout exotique”?

    Et n’est-ce pas imprégné de cet objectif, de ce rôle et de ces méthodes que Henri Oger est venu dans cette terre étrangère? Si c’est ainsi, quels objets Oger a-t-il choisis pour ses recherches scientifiques?

     Si Pierre Poivre est venu en Extrême-Orient dans les années 1749-1750 pour étudier la position stratégique, les us et coutumes, les croyances religieuses, les produits et le commerce de l’Annam, Oger, lui, est venu pour entreprendre des recherches sur le terrain concernant la civilisation matérielle et spirituelle du Tonkin dans les années 1908-1909.

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(1) D’après “L’origine historique du développement des peuples et des courants populaires” Revue d’Ethnographie – 1961- Numéro 21 – 15/3/1961.

     d. Sur son chemin de recherches, Oger a non seulement découvert un art original utilisant un pinceau aux poils tellement souples et vivants dans la main d’un artiste habile (image 73)  mais aussi un domaine artistique très représentatif, celui de la gravure sur bois laquelle a une longue tradition et dont les artistes sont groupés en corps et en associations de métier. S’y ajoute la célèbre technologie papetière du village de Bưởi qui produit un papier de rhamnoneuron si résistant et au grain si fin, ne cédant en rien aux papiers produits en Occident. Ces  facteurs ont poussé Oger à “passer commande”. En quoi consiste cette commande? Sont-ce des tableaux de festivals traditionnels auxquels Dumoutier a assisté? Dans ce cas, Oger n’aurait pas besoin de suer sang et eau pendant deux longues années et n’aurait pas mérité le titre de “pionnier de la technologie vietnamienne” que Pierre Huard lui a décerné. Oger voulait réaliser une oeuvre qui lui soit propre , qui permette d’étudier la vie matérielle et spirituelle des familles annamites selon une “méthode monographique”.

Image 73: VIEUX LETTRÉ É CRIVANT DES CARACTÈRES CHINOIS

     e. Pour Oger, l’essentiel pour appliquer cette méthode monographique consiste d’abord à sélectionner des sujets distincts comme l’habillement, la nourriture, le logement, l’achat, le salaire… Il a ensuite concrétisé son projet en le divisant en 5 groupes de thèmes:

     Premièrement, c’est le groupe des matières premières divisées en trois sortes: minérales, végétales et animales. Ces matières sont utilisées pour fabriquer divers produits et des objets d’usage courant, nécessaires aux activités familiales et sociales.

     Deuxièmement, ce sont les maisons, les articles vestimentaires (image 74) et les vêtements eux-mêmes.

     Troisièmement, ce sont les aliments, la nutrition ainsi que l’hygiène et la santé. Quatrièmement, ce sont l’éclairage et la cuisine. Enfin, c’est le groupe de sujets consacré aux instruments et outils de travail.

Image 74: CHAPEAU DE FEMME À LARGE BORD

     f. Pour réaliser l’objectif sus-mentionné, Oger a emmené avec lui un dessinateur vietnamien spécialisé dans le croquis pour faire le tour des corps de métier et des boutiques (image 75). Les questions qu’il posait concernaient toujours les appellations, les dimensions, les processus de fabrication et la façon de manipuler les outils et instruments de travail.

     Le dessinateur , à traits rapides, a noté sur le papier les gestes, accomplis au ralenti, de chaque étape, comme le ferait un photographe.

Image 75: UNE BOUTIQUE D’OBJETS VOTIFS EN PAPIER

    Ainsi, selon Oger, cette méthode permet de reconstituer toute une série d’activités se rapportant à un même thème; deux séries de croquis peuvent être complémentaires: celle représentant les outils ou les objets (image 76) et celle décrivant les gestes nécessaires pour les employer. Grâce aussi à cela, des outils en bois, en fer, en étain, en bambou peuvent s’expliquer complémentairement par leur rapprochement.

     g. Poursuivant la voie q’il s’eat tracée pour que son travail ait vraiment une valeur scientifique, après avoir passé deux ans sur le terrain, Oger a montré ces dessins à des lettrés ayant un esprit d’observation aigu pour qu’ils les contrôlent et les classifient.

    Selon Oger, ce travail mutuel permet d’aller du connu au non-connu  afin de découvrir du nouveau. De cette façon, les artistes vietnamiens pourraient même reconstituer  des us et coutumes qui n’ont plus cours dans la société actuelle (1).

Image 76: UNE BALANÇOIRE

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(1a). Parmi des milliers de croquis, nous en avons trouvé certains qui retracent des scènes disparues de nos jours, comme celui décrivant l’horrible spectacle du “radeau en dérive” que l’artiste a représenté. C’est le spectacle de deux condamnés sur un radeau en troncs de bananier; devant eux est dressé une tablette de bois sur laquelle est écrit: “Ces coupables de lubricité sont condamnés à la peine de mort sur radeau en dérive”. Les mains et les pieds des condamnés sont cloués solidement à une planche fixée sur le radeau. Il s’agit ici d’une femme nue et d’un homme à tête rasée qui pourrait être un bonze revêtu de sa soutane (?). Ce radeau dérivera interminablement sur la rivière, au gré du courant, sans que quiconque daigne intervenir pour les sauver! (image 77).

image 77: CONDAMNÉS À  MOURIR SUR UN RADEAU FLOTTANT
À LA DÉRIVE

     Si le spectache d’un condamné piétiné par un éléphant ou écartelé par des chevaux n’est plus qu’un écho ou une ombre du passé, la condamnation à la dérive sur un radeau en troncs de bananier se rappelle encore à nous à travers l’ouvrage “Notes sur l’histoire de Quan Yin” dans la scène où Phú ông (le Vieux riche) demande à sa fille Thị Mầu qui est l’auteur de sa grossesse:

“Tu feras mieux d’avouer la vérité et en finir avec cette affaire,
Sinon, tu risques d’être mise sur un radeau en troncs de bananier, flottant à la dérive”

     La peine sus-mentionnée a été rapportée comme suit par G. Dumoutier dans son oeuvre intitulée “Essai sur les Tonkinois” (p.101): “En Mai 1898, un de ces lugubres radeaux a descendu la rivière Nhị”.

     (1b). Avant la révolution d’Aout, nous ne pouvons pas encore oublier le spectacle des maris qui, ayant surpris leurs épouses en flagrant délit d’adultère, leur rasent le crâne, l’enduisent de chaux, puis les attachent et les promènent en public tout en clamant leur péché aux sons d’une caisse en fer blanc pour que tout le village connaisse leur faute honteuse.

     h. En tant que chercheur scientifique, Oger pense que rien n’est plus pénible que de lire des descriptions sans illustrations devant les yeux . Les écrivains capables d’évoquer des images à travers les mots ne sont pas si nombreux et, d’autre part, la mémoire visuelle est plus durable que la mémoire écrite. C’est pour cette raison que l’ouvrage réalisé par Oger se compose principalement de tableaux et de croquis. Ce n’est pas par hasard qu’il a adopté cette méthode cohérente et logique.

     Oger est convaincu qu’une fois son travail  concrétisé en ouvrage écrit, ce sera une oeuvre à la fois scientifique et objective . Chaque estampe est précise jusqu’aux plus petits détails et s’accompagne de remarques synthétiques pertinentes. Oger note aussi que“la langue annamite est riche en noms à sens matériel. Quant aux noms abstraits, ils ne sont pas très abondants chez ce peuple”.

     i. C’est pour cette raison que les 4.000 estampes sont accompagnées de nombreux termes techniques , ce qui résulte en un ouvrage très épais.

     Oger entreprend son travail en classifiant ses documents et ses observations dans des tiroirs, dans de gros classeurs afin de pouvoir plus tard rédiger des monographies distinctes . Tout d’abord, Oger a divisé son ouvrage en deux parties. L’une rassemble les estampes, l’autre les textes. D’après lui, cette façon de travailler permet d’éviter les duplications. De plus, cette méthode permet d’ajouter de nouvelles observations immédiatement après d’autres plus anciennes, ce qui lui évitera d’avoir à réécrire entièrement son livre tous les cinq ans . En ce qui concerne la partie réservée aux textes, Oger l’accompagne d’un sommaire détaillé et d’un tableau analytique qui lui facilitent beaucoup le travail.

     j. Comme l’ouvrage achevé s’avère  monumental, une Encyclopédie illustrée de 5.000 estampes, aucune imprimerie, aucune librairie n’accepte de l’éditer. Oger doit alors se mettre à la recherche de souscriptions . Malheureusement, il s’est heurté, d’après lui, à une société “stupide et grossière”. Deux bonnes âmes lui ont pourtant fait don de deux cents piastres pour en user à sa guise. C’est là tout le capital dont Oger dispose. Quand Oger est enfin parvenu à rassembler trente graveurs sur bois, l’été est déjà là, un été que Oger qualifie de “fournaise tropicale”.

     À cause de la canicule, les planches de bois gravées sont plus ou moins gondolées, aussi Oger et ses ouvriers ne pouvaient-ils pas les insérer sous le rouleau de la rotative pour imprimer en continu. Il s’est donc tourné vers l’imprimerie manuelle à la manière des artistes des villages de Hồ et de Trống . Mais ainsi, il faudrait du papier à imprimer vietnamien de format convenable pour être appliqué sur les planches encrées . Les papetiers du village de Bưởi (près de Hanoi) ont eu beaucoup de peine à fabriquer ce papier à partir de fibres de rhamnoneuron . Cette façon d’imprimer est lente, mais les traits imprimés sont reproduits sur le papier avec une netteté extraordinaie. C’est ainsi que cette collection d’estampes sur “la technique” porte d’une manière fortuite les caractéristiques techniques des estampes folkloriques vietnamiennes. Henri Oger lui-même était agréablement surpris de cette rencontre inattendue.

     Selon Oger, cette méthode a l’avantage de donner à son ouvrage une couleur tout à fait locale. “Tout y est vietnamien”. Et toujours selon Oger, cette oeuvre n’emprunte ni ne doit son existence à personne en Indochine, de même qu’elle ne copie aucun document déjà existant.

     En affirmant cela, Oger veut répliquer à un certain nombre de gens qui affirment que ses documents sont tirés du livre de Dumoutier.

     D’autre part, selon Oger, durant le processus d’imprimerie, il a laissé de côté environ 400 planches déjà gravées sans les faire imprimer. Ces planches écartées, ainsi que celles déjà imprimées existent-elles encore de nos jours ? On ne le sait pas encore (*).

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(*)  Avec l’aide de l’Association des Artistes en Art plastique et de l’Association de Littérature folklorique, nous sommes allés à Hải Hưng,  pays natal des artistes, et avons visité le Temple de Hàng Gai et la Pagode de Vũ Thạch (en juillet 1985) , lieux où l’ouvrage a été imprimé . Nous n’avons cependant pas eu l’occasion de faire des recherches intensives et nous n’avons pu découvrir aucune planche gravée restante. – Henri Oger les a-t-il donc ramenées en France?

          Nous avons comparé l’oeuvre de H.Oger avec un certain nombre de documents de presse laissés par Dumoutier dans “Revue Indochinoise”et “Essais sur les Tonkinois”… mais n’avons vu aucun signe concluant montrant que Henri Oger a emprunté à Dumoutier des images d’illustration quoique parfois les sujets soient similaires, comme dans le dessin “Jeu de volant” (image 78) de G.Dumoutier (dans: Essais sur les Tonkinois, page 57)  et celui de Henri Oger (image 79).

Image 78: JEU DU VOLANT (volant à plumes – selon Dumoutier)

Image 79: JEU DU VOLANT (en sapèque – selon Oger)

     Il en est de même pour le dessin “Jeu de 32 cartes”(image 80) de Dumoutier (dans: Essais sur les Tonkinois, page 57) et celui de Oger (image 81).

Image 80: LE JEU DE 32 CARTES (d’après G. Dumoutier)

Image 81: DIVAN SPÉCIAL POUR LE JEU DE 32 CARTES (d’après H. Oger)

     Nous avons aussi observé les images d’illustration de Pierre Huard dans “Connaissance du Vietnam” et n’avons pas vu ce dernier utiliser des estampes de Henri Oger bien que les sujets soient les mêmes comme le dessin “Curant les oreilles” de Pierre Huard (image 84) ou celui de Dumoutier (page 212) et celui de H.Oger (image 85) (Voir la conclusion, svp).

Image 84: RECOUVRANT LE TOIT D’UNE MAISON (d’après P.Huard)

Image 85: RECOUVRANT LE TOIT D’UNE MAISON (d’après H.Oger)

     k. Avant que nous ne présentions  l’ouvrage de H.Oger et que des chercheurs ne l’étudient ultérieurement pour juger à la fois de l’oeuvre et de l’auteur, laissons la parole à Pierre Huard, un homme qui s’est intéressé à la connaissance du Vietnam, afin de voir comment il juge de cette oeuvre.

“ Le recouvrement des planches de cet ouvrage restées jusqu’ici introuvable n’est que le commencement d’une vaste enquête qui, hélas, n’a pas été poursuivie … Rédigée dans un esprit de travail enclin vers le côté technique et intentionnellement dénué de toute intention de vaste mise en circulation, cette oeuvre n’a pas obtenu le support du public, ni en France, ni au Vietnam, un public pourtant intéressé à tout ce qui est linguistique, archéologie et littérature folklorique!…” De nos jours, cette oeuvre mérite d’être reconsidérée et étudiée pour deux raisons: Tout d’abord, elle porte en soi une valeur intrinsèque et représente le travail d’un jeune chercheur oeuvrant dans un milieu indifférent, voire hostile. Ensuite, cette oeuvre retrace une multitude de gestes et de techniques que le cours de l’histoire a fait totalement disparaýtre dans le Vietnam actuel”.

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